Wikipédia, l'erreur à
haut débit
Pierre Assouline
"Carte blanche"
L’histoire n° 318 - mars 2007 p 98
Voir aussi
L’affaire
Wikipédia (09 janvier 2007 sur le blog de Pierre Assouline)
Près de 400 commentaires...
"Peut-on parler calmement de Wikipédia
? La précaution oratoire s’impose tant les esprits s’échauffent
vite dès lors
que l’on ose remettre en cause
ce site. J’en ai récemment fait l’expérience en en critiquant
le fonctionnement dans mon blog, ce qui m’a aussitôt valu une intifada
dans le Bloguistan.
Nul besoin d’être toilodépendant
ni cybercondriaque ou blogomane pour avoir entendu parler de Wikipédia.
Il s’agit, rappelons-le, d’une
encyclopédie participative en ligne. Ses lecteurs en sont également
ses rédacteurs.
Chacun peut la modifier. Les articles
sont évolutifs d’un instant à l’autre. On en compte actuellement
plus de 3 millions rédigés en 212 langues et lus par des
dizaines de millions de personnes chaque mois. Ce qui ne devrait éblouir
que ceux pour lesquels la quantité produirait de la qualité.
Wikipédia est la seule encyclopédie
au monde où n’importe qui peut écrire n’importe quoi. On
connaît de meilleures garanties de fiabilité. L’hypothèse
s’y mêle aux certitudes, et l’information au jugement. Ses aficionados
assurent que c’est ce qui fait le charme de ce "projet et philanthropique
et sans publicité ". On n’est pas plus démagogue.
De quoi ouvrir perfidement le champ
à toutes les manipulations, instrumentalisations et négations
de l’histoire.
"A quelque item que l’on ouvre,
c’est utile quand on ne connaît rien et souvent à pleurer
dès qu’on connaît un peu (demandez Platon) ", fait remarquer
la philosophe Barbara Cassin. Mais nul besoin d’être un spécialiste
de littérature russe pour bondir en découvrant que la longue
biographie d’Alexandre Soljenitsyne est composée pour un tiers de
l’exposé de ses relations (suspectes, cela va de soi) avec le franquisme
(ce qui ne va pas de soi si l’on considère la place de l’Espagne
dans sa vie et son oeuvre).
Où est le problème?
Wikipédia apparaît toujours en tête du référencement
des
moteurs de recherche en raison de son très haut indice de popularité.
Et les étudiants ont le réflexe de recourir systématiquement
à Wikipédia qt de copier-coller le résultat sans état
d’âme.
La source est la base de l’information,
que celle-ci soit historique ou journalistique. Il n’y a pas de source
sur Wikipédia :
elle la dilue tant qu’elle l’élude.
Un texte est une oeuvre de l’esprit. Mais de l’esprit de qui lorsque nul
n’en assume
la responsabilité? Ce Big
Brother du savoir aléatoire n'est pas moins dangereux que l’autre.
L’encyclopédie sans source
est elle-même devenue source, alors qu’il n’y pas de processus de
validation.
Les dérapages déjà
enregistrés n’ont pas entamé sa popularité. Chaque
fois, Wikipédia s’excuse et promet de redoubler de vigilance. Face
aux critiques, les wikipédiens réagissent in fine par une
antienne qui laisse coi : " Mais si c‘est faux, vous
n'avez qu'à rectifier
et ce sera juste ! "
- en sachant parfaitement que celui qui dénonce le principe même
de Wikipédia serait mal venu d’y participer. Entre-temps, l’erreur
se sera propagée à haut débit urbi et orbi.
Un exemple parmi cent : l’article
sur l’affaire Dreyfus. Récemment encore, on y découvrait
une bibliographie où, comme d’habitude, le meilleur côtoie
le pire sans souci de hiérarchisation. Sauf qu’en tête on
trouvait le Précis de l’affaire Dreyfus (1909) dans son édition
de 1938 signé d’Henri Dutrait-Crozon, assorti de la mention " ouvrage
fondamental à consulter en priorité ". Fameux ouvrage
en effet qui fut la référence des milieux d’Action française
pendant des années; et pour cause :
on y révèle que Dreyfus
était coupable ! Ce qui ne manque pas de sel dans un site qui prétend
rendre compte de l’état des connaissances. Il en fut ainsi un certain
temps. Jusqu’à ce que des critiques se manifestent. Le livre resta
en tête des références mais avec la mention " ouvrage
contesté ".
Cela a dû changer encore puisque,
sur Wikipédia, le dernier qui a parlé a raison. A ceci près
que certains groupes de pression s’organisent très bien pour être
toujours les derniers à parler.
Au fond, l’encyclopédie
participative est le parfait reflet de cette tendance qui bouleverse la
campagne pour la présidentielle. Wikipédia est à l’Universalis
ou à la Britannica ce que la démocratie d’opinion est à
la démocratie représentative".
"Carte blanche à Pierre
Assouline"
L’histoire n°
318 mars 2007 p 98 |